Déo NEGAMIYIMANA
Journaliste de profession, il collabore avec différents journaux
suisses et étrangers. Il est également été responsable du mandat fédéral d’intégration des immigrés dans la région de la Broye et du
Nord vaudois, mandat qu’il a exercé en tant qu’employé du Centre Social Protestant. Pour lui, l’exil est un enfer, mais on peut le vivre
comme un paradis, à la seule condition de se battre pour mourir debout. À toutes les personnes immigrées, il déconseille le découragement et met un accent particulier sur l’interculturel, source de découverte de l’autre si l’on veut le respecter.
L’exil en noir et blanc
Quand nous sommes partis de notre village de Kivyeyi, tout le monde fuyait. Les uns avaient peur d’être égorgés comme des
cochons, les autres craignaient d’être fusillés. La scène était dramatique. Personne ne voulait rester, mais personne ne savait non
plus où aller. Dans les pays voisins, le plus proche enterrait ses morts à la suite du génocide qui venait d’emporter plus d’un
million de personnes innocentes. À l’est, il y avait plus de quatre millions de compatriotes, qui cherchaient jour et nuit une voie
de sortie pour s’exiler encore plus loin. Les conditions d’accueil étaient hostiles. Mais j’aurais tenté d’y aller si la police des frontières n’avait pas reçu l’ordre de tirer sur tout ce qui bouge comme demandeur d’asile. Dans l’autre pays limitrophe où je pouvais
aller, il y avait de nombreux bourreaux qui avaient tué toute ma famille et les meilleurs de mes amis. La tentation de les dénoncer
rongeait sans relâche mon cœur. Je n’osai pas y aller et l’envie ne dura pas longtemps.
Quelques mois après, pendant trois jours, j’eus la chance de vivre comme un sac de manioc parmi une trentaine d’autres sacs
de manioc. Allez comprendre comment ! Au passage d’un camion, je pus profiter de son arrêt et me cacher
dans ses bagages. Le conducteur, sans doute fatigué, ne remarqua rien. J’eus donc tout le temps de me transformer en sac de manioc
et de faire un voyage vers une destination inconnue. En prenant le véhicule, j’eus la seule conviction qu’il allait dans un autre pays,
loin du mien. Pendant septante-deux heures, je pus ainsi vivre loin des bruits de canon et des feux de brousse qui ravageaient mon pays pour empêcher les fugitifs de passer inaperçus.
L’aventure fut terrifiante Comme bon nombre de migrants en provenance du sud du
Sahara, je pus rejoindre les déserts de l’Afrique de l’Ouest. Là, j’errai des mois et des mois avant de rejoindre les déserts maghrébins. L’aventure fut terrifiante. Comment vivre une année et plus au désert, sans manger ni boire? Autrement dit, comment subvenir à mes besoins sans argent ? Je n’ai pas de réponse à donner. La vie fut si dure que je ne me rappelle plus comment j’ai survécu.
Je fus pendant tout ce temps un très bon candidat à la mort, un danger qui pesa sur moi jusqu’en Italie. C’est là que je recommençai à me mettre quelque chose sous la dent, ne sachant plus ce que signifiait bien manger. C’était devenu le moindre de mes soucis.
Arrivé dans la péninsule italienne, la pression fut grande. Politiquement, les discours étaient très focalisés sur le retour de
tous ceux qui venaient d’Afrique, seuls pouvaient y échapper ceux qui étaient qualifiés.
Régulièrement à l’écoute des chaînes de radios francophones,
j’entendis que Genève était la ville suisse où la Convention internationale sur la protection des réfugiés avait été signée.
J’entrepris alors à un voyage pour la Suisse. Toujours sans argent et donc sans frais de voyage. Fallait-il resquiller dans les trains ?
Non ! Mon grand père m’avait toujours dit que la malhonnêteté ne paie pas. Le principe fut et reste pour moi un guide.
Le hasard – certains l’appelleraient ainsi – me fit rencontrer Mugisha, un compatriote et ami qui était réfugié en Italie depuis
une vingtaine d’années. À partir de cet instant, j’ai vite compris que j’allais noyer quelques-uns de mes soucis, ne pouvant pas les
juguler tous en même temps. Mais nombreux sont ceux qui savaient nager. Mugisha, lui-même, voulant que je quitte l’Italie, ne cessa de me répéter à plusieurs reprises, que la Suisse avait depuis longtemps déjà commencé à fermer ses portes aux demandeurs d’asile. « Face à la pression que l’Occident subit de la part des migrants, tu as très peu de chances d’y trouver asile, bien qu’il y ait énormément de places pour l’accueil de ceux qui sont contraints de quitter leurs pays d’origine », soulignait-il avec regret. Je persévérai quand
même, histoire de voir ce qu’il pouvait en être en Suisse. Avant que nous nous quittions, mon ami me remit deux cents
euros, me recommandant de ne rien dire à personne. La promesse fut tenue. À la frontière entre la Suisse et l’Italie, je parvins à tromper la vigilance des gens en uniformes noirs, qu’on appelait, me semblait-il, des Securitas. Mon souvenir est vague à ce sujet.
C’étaient peut-être des douaniers ou alors des policiers. L’important est qu’ils n’eurent pas le temps de me demander mes documents.
Après cinq heures de voyage, le train avertit qu’on arrivait à « Lozâne ». Ou Lausanne ? Quand je demandai à une dame âgée,
assise à ma droite, si le train allait encore continuer jusqu’à Genève, elle me dit : « Plus tôt que de me demander quoi que ce
soit, rentre vite dans ton pays. » Je ne dis plus rien dans ce train. Je descendis par peur. Mais j’en profitai aussi pour vérifier si
j’avais pris le bon train. Sur le quai, je lis sur le tableau d’affichage que le train circulait jusqu’à Genève sans arrêt. Le seul fait de me
voir en Suisse rendit mon cœur serein. Comme il me restait quelques sous de la somme que j’avais
reçue de Mugisha, je me permis d’aller me désaltérer au Buffet de la gare. Au moment où je buvais ma bouteille d’Henniez, un monsieur âgé s’approcha de moi. Avec une gentillesse remarquable. Dans notre échange, je lui dis clairement que je me rendais à
Genève pour demander l’asile. Sa mine changea vite et il me demanda de quel pays je venais. Malgré tous les efforts déployés
pour lui situer géographiquement mon pays d’origine, il ne parvint pas à le localiser. Après quelque temps de réflexion, il me
demanda de sortir avec lui. À un distributeur automatique, il prit un billet de train qu’il me tendit en me disant : « Allez à Vallorbe,
c’est là que vous pourrez déposer votre demande d’asile. Si vous avez de la chance, nous nous reverrons sûrement. » Mais je voulus
d’abord insister pour lui faire comprendre que je voulais à tout prix me rendre à Genève. « Faites attention, il n’y a plus de centre
d’enregistrement des requérants d’asile. À moins que vous vouliez gaspiller vos sous, je vous conseille d’aller à Vallorbe », insista-t-il
en m’accompagnant jusqu’au quai où le train m’attendait déjà. Quarante-cinq minutes plus tard, j’étais dans ce village qui
accueille chaque jour des gens venus du monde entier ou presque: Érythréens, Afghans, Vietnamiens, Guatémaltèques, Salvadoriens, Haïtiens, Palestiniens, Tamouls, Rwandais, Burundais, Algériens, Guinéens, Géorgiens, etc. C’est là un petit échantillon
issu des centaines de millions de personnes en train de fuir aujourd’hui la mort, la persécution et toutes les autres formes de répression qu’on peut imaginer. Étrange et plus étranger
Deux semaines d’échanges m’ont permis de découvrir, à travers ces déboutés du monde, les recherches de stratégies de survie pour
un avenir très incertain.
Aux responsables suisses, ils ont clamé les impasses dans lesquelles ils se sont trouvés. Ils ont révélé des situations limites où
il n’y avait d’autres issues que la fuite ou l’exil forcés. Ces victimes ont cependant été expulsées de la Suisse à 90 %. Certaines sont
rentrées dans l’ombre et ont pris un statut connu sous plusieurs noms : clandestins, Sans-papiers, personnes en situation irrégulière, illégaux, etc. D’autres, une infime partie, ont obtenu l’autorisation définitive de résider en Suisse. Issu de cette dernière
catégorie, je me sens souvent étrange et donc plus étranger.
Mais, quand je rencontre les différentes associations de migrants et même de Suisses-Immigrés, je retrouve le moral. Déjà
au cœur même de Vallorbe, dont les villageois sont réputés très hostiles aux migrants (la presse vaudoise en a parlé largement ces
dernières années), j’avais aimé les hommes et les femmes de l’association auprès des requérants d’asile de Vallorbe, œcuménique
et humanitaire (ARAVOH). Préférant aller à la rencontre des gens au lieu de s’enfermer, ces habitants de Vallorbe m’ont épaté
par leurs nombreuses initiatives : rencontres autour des thèmes liés à la migration, fêtes avec les personnes migrantes, partage de
repas avec les migrants, etc
L’exil en noir et blanc
Déo Negamiyimana
Lecture accompagnée
A. En un clin d’œil
Ce récit raconte dans une première partie le départ du Burundi de Déo Negamiyimana :
quitter l’horreur d’un pays massacré, un parcours aussi incertain qu’inhumain pour trouver une terre d’asile. La seconde partie du texte donne le point de vue de l’auteur sur la Suisse, l’accueil qu’elle propose, et plus globalement sur la notion d’exil.
B. Lecture accompagnée
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Lire le texte d’une traite avec les élèves. Laisser les élèves s’exprimer librement sur les sentiments éprouvés durant cette lecture.
Suivant les questions et /ou les intérêts manifestés, reprendre un certain nombre de points.
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La guerre.
Relever les termes qui évoquent un pays ravagé par la guerre [tout le monde fuyait ; égorgés ; fusillés ; morts ; personnes innocentes ; s’exiler ; frontières ; génocide…].
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Le parcours d’exil.
Situer sur une carte le parcours suivi par Déo Negamiyimana pour s’échapper de son pays (le Burundi).
Noter les différentes étapes et relever les expressions qui les décrivent :
provenance d’un pays du Sud du Sahara ; trois jours dans un camion : comme un sac de manioc ; dans le désert : une errance de plus d’un an / terrifiante / si dure que je ne me rappelle plus comment j’ai
survécu ; l’arrivée en Italie : clandestinité, pression ; puis, la Suisse : entrée clandestine].
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L’accueil en Suisse.
Quelles sont les deux réactions très différentes auxquelles l’auteur fut confronté ?
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Le Centre d’enregistrement de Vallorbe.
Donner aux élèves quelques explications sur le fonctionnement de ces centres.
(cf. Glossaire pour les différents permis accordés, p. 28, Document pédagogique).
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La clandestinité.
Déo Negamiyimana obtient le statut de réfugié mais bien d’autres réfugiés n’y accèdent pas et entrent, selon l’auteur, « dans l’ombre ». Que signifie ce monde de « l’ombre » ?
Relever tous les termes utilisés par l’auteur pour décrire ces personnes :
situation irrégulière, clandestins, sans-papiers, illégaux.
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L’exil.
D’après Déo Negamiyimana, quels sont les points positifs de l’exil ?
« l’exil ferme certaines portes, mais il en ouvre d’autres »; aller à la rencontre de l’autre, le connaître, ce que permettent « tout un ensemble de structures organisées qui aident les Suisses et les migrants à s’apprécier mutuellement »
C. Suggestions d’activités
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Visionner tout ou partie du film « La Forteresse », de Fernand Melgar, Léopard
d’or du Festival de Film de Locarno 2008, compétition cinéaste du présent.
Pendant deux mois, le cinéaste suisse Fernand Melgar a filmé en toute liberté dans le Centre d’enregistrement pour requérants d’asile de Vallorbe (VD). Son documentaire met en relief les enjeux humains de la migration et la procédure mise en place en Suisse.
Deux dossiers pédagogiques permettent de poursuivre les réflexions à partir du film :
– Un dossier d’accompagnement du film téléchargeable depuis le portail romand
d’éducation aux médias :
http://www.e-media.ch/dyn/1012.htm
– Une fiche argumentaire, basée en partie sur « La forteresse », pour préparer un
débat sur le thème des migrations. Téléchargeable sur :
http://www.globaleducation.ch/
français / matériel pédagogique / downloads / fiches argumentaires